jeudi 13 octobre 2011

Un métier d’équilibriste

Ça fait un moment que je cherche un truc rigolo pour parler de la bizarre condition de ceux qui font des livres, et je ne trouve pas. Donc, je vais continuer à être chiant quand je cause boutique !

Dans la revue Jade, à laquelle je participe, ça m’énerve toujours un peu que les dessinateurs se mettent en scène dans des histoires de loosers et grossissent le trait sur les aspects les moins reluisants du métier. D’un autre côté, ça m’énerve aussi quand j’en vois qui friment dans les festivals BD.
Souvent, j’ai envie d’expliquer un peu des choses, parce qu’il me semble qu’il faudrait et puis j’y renonce, je me dis à quoi bon.
Mais il y a tout de même un aspect de cette activité que je voudrais aborder. Comme je viens juste de sortir un ouvrage, je suis confronté à la partie la moins excitante de l’affaire, c’est-à-dire la vente.
C’est un truc qu’on aimerait bien ne pas avoir à faire.
Personnellement, ça me conviendrait si mes livres étaient gratuits, distribués aux gens et que je sois payé par l’état, c’est-à-dire la collectivité, pour les faire.
Un emploi fictif, un peu comme Luc Ferry, ça serait pas mal et moi, je suis même prêt à bosser !
Mais non, ça ne marche pas comme ça et notre travail, à nous autres, n’a de sens que s’il se trouve des gens assez intéressés par ce que l’on a créé, pour dépenser un peu de sous en achetant nos livres.
C’est très complexe de vendre des livres, parce que parfois, on a pas forcément envie de faire des choses pour le plus grand nombre, parce que ce n’est pas ce qui nous intéresse, parce que ce qu’on aime est marginal, parce que notre objectif n’est pas de devenir riche ou tout simplement parce que l’on fait la seule chose que l’on sait faire et on verra bien.
On assume cette réalité, qui est variable selon les auteurs, généralement avec philosophie quand on a du plaisir à faire nos bouquins.
On est beaucoup moins philosophe quand on travaille dans de mauvaises conditions, évidemment.
Mais on n’emmerde personne, on ne se plaint pas et on ne demande pas grand chose à part qu’on nous foute la paix. Ce n’est pas nous qui bloquons les routes ou déversons des tonnes de fumiers devant les préfectures, ce n’est pas nous non plus qui empêchons les gens de partir en vacances.
Pour la plupart, on ne demande même pas la moindre considération, parce qu’on a bien conscience que notre petite activité marginale n’est pas considérée par les gens comme un travail.
On supporte les conseils idiots de personnes qui n’y connaissent rien et qui ont l’impression, parce que ce que l’on fait ne leur plaît pas, que ça ne plaira à personne. On prend l’habitude d’entendre la fameuse question : « vous arrivez à en vivre ? »
Posée par des individus à qui pourtant, on a jamais demandé d’argent pour finir le mois.
Mais, bon, au bout d’une quinzaine d’années de ce métier, on est habitué et, personnellement, j’ai choisi de ne pas trop en parler. Il m’arrive même de dire que je travaille à la poste pour couper court à toute discussion potentiellement énervante.
À une libraire, qui me disait un jour « que je devrais essayer d’être plus médiatique », j’ai répondu que je ne faisais plus de bande dessinée depuis très longtemps.
Mais se pose tout de même la question de quoi faire quand un livre sort en librairie.
Que doivent faire les gens autour, les amis, la famille ?
Est-ce qu’ils doivent faire semblant de s’y intéresser ?
Pire, doivent-ils l’ACHETER ?
Ils feront comme ils voudront, notre petite boutique ne se portera ni plus mal ni mieux grâce à eux et il est inutile, qu’ils se tracassent pour ça, les auteurs préfèrent l’indifférence à ce qui pourrait apparaître comme une vente forcée.
Rien n’est plus pénible que d’être en présence de quelqu’un qui s’est senti « obligé » d’acheter votre livre.
On a des antennes, de l’intuition et vous ne faites pas illusion très longtemps. Mieux vaut affirmer clairement votre désintérêt pour la chose.

Néanmoins, je veux dire merci à ceux qui ont acheté « La mort dans l’âme », sans se poser la question de savoir si c’est bien ou non, juste parce que c’est un ami qui l’a dessiné, ou parfois même simplement le gars qui fait Mr POPO sur le blog des « News of ze Wens » ou juste un voisin.
Parce que c’est comme ça que nous existons, nous qui faisons des livres et que ces ventes là, ces ventes qui ne changeront peut-être pas grand chose à notre tirage, ce sont tout de même des ventes qui font du bien.

Merci aussi à ces chroniqueurs sur Internet ou ailleurs, qui ont été touchés par le livre et l’ont fait savoir, « La mort dans l’âme », n’est pas un album au sujet facile et il semble bien que nous ayons, Sylvain Ricard et moi, réussi à faire partager certains sentiments aux lecteurs.
Ce n’est pas trop dans mes habitudes de commenter les commentaires de mes livres, mais comme j’ai lu des choses très bien sur notre album, je me permets cette petite faiblesse dans ma carapace de loup solitaire !
Heu… Ma carapace de tortue solitaire !


4 commentaires:

A.DAN a dit…

Je me sens très proche de ton post. Non pas parce que je me sais "collègue" mais parce que certaines de tes réflexions ou vécus sont partagées, souvent.

Je me pose aussi pas mal la question de pourquoi on fait des livres. Pas trouvé de vrai réponse, de réponse unique en tout cas. Avoir des lecteurs? L'image de la bouteille à la mer est bonne. Pour vendre? Hahaha, étrange ... Pour faire ce qu'on aime faire, sûrement.

Et si j'achète ton livre, t'achète le mien? ;)

jcpol a dit…

Ouaip,

Personellement, je me suis retiré des caisses.
Autant faire autre chose que de faire du bouquin pour faire du bouquin et dire qu'on en vit.
J'ai 18 albums dont la moitié qui sont des commandes (et qui ne se sont d'ailleurs pas bien vendu).
je peux faire de la bd sans la publier (ou publication blog). Pourquoi chercher plus loin.

Sinon, vive ceux qui bloquent les routes et qui emmerdent le monde.

Et puis tes zines on les trouve où? (le journal de Popo)
jcpol

Michel L. a dit…

"Mais faire des livres, c'est tout de même la chose la moins grave qu'on puisse faire !".
Pour une fois, je n'adhère pas aux propos de Mr Popo et cela me navre à un point que vous ne pouvez même pas imaginer.
Faire des livres, c'est la promesse de propager des idées. Et des idées, il y en a des généreuses, des lumineuses, des grandes et magnifiques autant que des nauséabondes, des malsaines, des délétères.
Encore moins grave que faire des livres, on peut philosopher avec les nouilles martiennes ou avec les canards.

wens a dit…

Michel L
On peut voir les choses comme ça.
Mr POPO veut seulement dire que pendant qu'on fait des livres, on ne vend pas de la drogue, on ne fabrique pas des armes, on ne fait pas de la spéculation...etc
L'idéal serait, bien entendu, de ne faire que de la Popologie avec les Nouilles Martiennes !

jcpol
On peut voir les choses comme ça aussi.
J'aime bien, personnellement, l'idée de vivre modestement en faisant des livres même pour petit nombre de lecteurs. Les plus précieux ouvrages sont ces petits fanzines auto-produit, tirés à un tout petit
nombre d'exemplaires, ( comme ceux de John Broadley ou de mon copain Lolmède ), c'est de l'art brut en BD.
En ce qui concerne mes "minis comix", ils sont épuisés, c'était des tirages à 40 ex.
Comme il y a plusieurs personnes qui m'en demande, si j'ai un moment propice, j'en imprimerais quelques exemplaires supplémentaires.
Je voulais en faire un par an, en 2011, ça va être juste...